Biographie
Gloria Steinem, née le 25 mars 1934 à Toledo (Ohio) et morte le 2 septembre 2026 à New York (État de New York), est une féministe, journaliste, rédactrice en chef, directrice de publication, documentariste, essayiste américaine. Gloria Steinem s'est fait connaître du grand public en 1963 grâce à son enquête d'immersion au Playboy Club de New York, dénonçant l'exploitation et le sexisme imposés aux serveuses. Elle est devenue l'une des figures majeures de la 2e vague féministe étasunienne dans les années 1970 en fondant l'organisation politique National Women's Political Caucus. En 1972, elle a cofondé Ms. Magazine, le premier grand périodique national consacré exclusivement aux luttes sociales et aux droits des femmes. Son engagement actif et ses prises de parole en faveur de l'Equal Rights Amendment ont joué un rôle clé pour tenter d'inscrire l'égalité des sexes dans la Constitution fédérale. Enfin, son combat continu pour les droits reproductifs, l'intersectionnalité et la visibilité des femmes dans les médias a fait d'elle une référence démocratique internationale récompensée par la médaille présidentielle de la Liberté.
Gloria Marie Steinem naît le 25 mars 1934 à Toledo, dans l'État de l'Ohio. Elle est la fille cadette de Leo Steinem, un entrepreneur et antiquaire nomade issu d'une famille juive émigrée d'Allemagne et de Pologne, et de Ruth Nuneviller, une journaliste presbytérienne d'ascendance écossaise et allemande. L'histoire familiale de Gloria est d'emblée marquée par l'engagement civique : sa grand-mère paternelle, Pauline Perlmutter Steinem, a été une suffragiste active, présidente d'une section locale de l'association pour le droit de vote des femmes et la 1re femme élue au conseil scolaire municipal de Toledo. L'enfance de la jeune fille se déroule sous le signe d'une précarité matérielle et géographique constante. Son père, rétif au salariat traditionnel et aux contraintes sédentaires, achète et revend des objets au gré de ses déplacements. La famille passe une grande partie de l'année sur les routes, logeant dans une caravane remorquée entre la Floride, la Californie et le Michigan, où Leo gère durant l'été un modeste complexe hôtelier au bord du lac Clark. En raison de ces pérégrinations incessantes, la jeune Gloria ne fréquente pas l'école primaire de manière régulière avant l'âge de 11 ans, son éducation initiale se forgeant au fil des lectures et des voyages.
La vie de la famille bascule en 1944. Les difficultés financières chroniques précipitent la séparation de ses parents. Son père quitte le foyer pour tenter sa chance en Californie, tandis que sa sœur aînée, Susanne, part poursuivre ses études supérieures. Gloria, alors âgée de 10 ans, reste seule à Toledo pour s'occuper de sa mère, profondément diminuée par de sévères troubles psychiatriques et des crises d'angoisse invalidantes. Durant plus de 6 ans, l'enfant devient la tutrice de fait de sa propre mère, vivant dans des conditions de dénuement matériel important et affrontant l'indifférence de l'institution médicale face aux souffrances psychiques féminines. Cette expérience précoce de responsabilité et la confrontation directe avec la vulnérabilité d'une femme privée d'autonomie financière et sociale constituent le socle de ses réflexions futures sur les rapports de domination. En 1951, lorsque Susanne prend le relais auprès de leur mère, Gloria s'installe chez sa sœur à Washington pour y accomplir sa dernière année d'études secondaires au lycée Western, d'où elle sort diplômée en 1952.
Grâce au soutien financier de sa sœur, qui a vendu des biens immobiliers pour financer ses études, et à l'obtention d'une bourse d'excellence, elle entre à l'automne 1952 au prestigieux Smith College, dans le Massachusetts, une institution réservée aux femmes. Elle y étudie les sciences politiques et le gouvernement, révélant un esprit analytique rigoureux et un profond intérêt pour les dynamiques démocratiques. Elle en sort diplômée magna cum laude en 1956, avec les honneurs de la société académique Phi Beta Kappa. Durant l'été précédant son départ pour l'université, âgée de 22 ans, elle découvre qu'elle est enceinte alors qu'elle se trouve à Londres en transit vers l'étranger. À cette époque, l'interruption volontaire de grossesse est formellement illégale au Royaume-Uni. Un médecin britannique, John Sharpe, accepte de pratiquer l'intervention clandestine à 2 conditions formelles : qu'elle ne divulgue jamais son identité de son vivant et qu'elle emploie son existence à réaliser ses ambitions intellectuelles. Cette décision renforce son refus de se conformer aux injonctions maritales de l'époque et façonne son engagement ultérieur pour les droits reproductifs.
Bénéficiaire d'une bourse Chester Bowles, elle s'embarque à la fin de l'année 1956 pour l'Inde, où elle réside durant près de 2 années universitaires réparties entre l'université de Delhi et celle de Calcutta. Ce séjour constitue un tournant intellectuel et méthodologique fondamental. Elle parcourt le pays en transports collectifs, noue des liens avec des cercles intellectuels locaux et rejoint le mouvement d'action non violente inspiré par la philosophie de Mahatma Gandhi. Aux côtés de militants gandhiens, elle participe à des missions de terrain dans des villages confrontés à des tensions communautaires et à des émeutes paysannes. Elle y apprend les principes de l'organisation collective à la base, la puissance du rassemblement horizontal et la nécessité d'une parole partagée pour désamorcer les conflits. Cette immersion indienne lui inculque un scepticisme durable envers les hiérarchies rigides et ancre sa conception de l'action militante dans l'écoute directe des opprimés.
À son retour aux États-Unis à la fin des années 1950, elle s'installe à New York avec l'ambition d'exercer le métier de journaliste. Elle découvre un milieu de la presse écrite presque exclusivement masculin, où les femmes sont cantonnées aux rubriques de mode, de décoration ou de cuisine. Après un passage par l'Independent Research Service, un organisme de jeunesse subventionné par des fondations privées, elle intègre en 1960 l'équipe du magazine satirique Help!, dirigé par Harvey Kurtzman, en qualité de rédactrice adjointe. Elle y fait ses premières armes éditoriales et contribue à faire émerger de jeunes auteurs et dessinateurs. Tout en publiant des textes d'humeur et des portraits légers, elle tente de convaincre les rédactions des grands titres nationaux d'aborder des sujets politiques et économiques de fond.
En 1963, elle signe son premier grand coup d'éclat journalistique. Pour le compte de la revue Show, elle infiltre incognito le Playboy Club de New York, un établissement de nuit fondé par Hugh Hefner. Munie de fausses références et vêtue du costume emblématique de serveuse en lapin, elle travaille durant plusieurs semaines au contact direct de la clientèle et de la direction. Son reportage en 2 volets, documenté et précis, dénonce l'exploitation salariale, les conditions de travail éprouvantes, les contrôles physiques humiliants et le harcèlement permanent dissimulés derrière le vernis de la séduction masculine. L'article suscite un écho considérable, mais son retentissement enferme temporairement l'autrice dans une image médiatique superficielle dont les éditeurs de presse peinent à la détacher. Malgré ces obstacles, elle persévère et multiplie les piges pour de multiples périodiques nationaux.
L'année 1968 marque son engagement dans le journalisme politique structuré. Elle participe à la fondation du New York Magazine aux côtés de Clay Felker, qui lui confie une chronique d'actualité politique intitulée "The City Politic". C'est dans le cadre de ses fonctions professionnelles qu'elle se rend, en mars 1969, dans une église de Greenwich Village pour couvrir une audience organisée par le groupe féministe radical des Redstockings. Les militantes y témoignent publiquement de leurs avortements clandestins, brisant un tabou social absolu. Pour la journaliste, cet événement constitue une révélation personnelle et politique majeure. Elle comprend que ses propres épreuves individuelles relèvent en réalité d'un système politique d'oppression structurelle imposé aux femmes. Dès le mois d'avril 1969, elle publie dans le New York Magazine un essai charnière, où elle théorise la convergence entre les luttes pour les droits civiques des minorités et l'émancipation féministe, posant ainsi les bases de sa renommée en tant que figure de proue de la 2e vague féministe étasunienne.
Au tournant des années 1970, elle abandonne la simple posture d'observatrice pour devenir une organisatrice de premier plan. Consciente des divisions internes au mouvement des femmes et de la sous-représentation des minorités, elle s'associe étroitement à l'avocate et militante afro-étasunienne Florynce Kennedy. Ensemble, elles sillonnent le pays en voiture pour animer des centaines de réunions publiques dans des salles paroissiales, des universités et des centres communautaires, popularisant la technique des groupes de prise de conscience. En juillet 1971, avec des figures telles que Betty Friedan, Bella Abzug et la députée Shirley Chisholm, elle fonde le National Women's Political Caucus, une organisation nationale non partisane ayant pour vocation de recruter, former et faire élire des femmes à tous les échelons des fonctions publiques exécutives et législatives.
Face à la réticence persistante des médias traditionnels à traiter les revendications féministes avec sérieux, elle décide de créer un organe de presse autonome. En décembre 1971, elle coordonne le lancement du premier prototype de Ms. Magazine, inséré dans un numéro spécial du New York Magazine, avant que la revue ne prenne son autonomie complète en juillet 1972 sous la forme d'un mensuel. Financé en partie par des capitaux privés et géré par un collectif éditorial dont elle assure la codirection avec Dorothy Pitman Hughes, Ms. connaît un succès commercial fulgurant : les 300 000 exemplaires du numéro inaugural s'écoulent en 8 jours sur l'ensemble du territoire fédéral. La publication se distingue en adoptant une ligne éditoriale novatrice, traitant de front des violences intrafamiliales, de l'égalité salariale, du harcèlement de rue, des sexualités et de la maternité choisie, tout en refusant les publicités pour des produits ménagers qui perpétuent les stéréotypes domestiques.
Tout au long des années 1970, son activité publique se déploie sur le front institutionnel et juridique. Elle met sa notoriété au service de la campagne de ratification de l'Equal Rights Amendment (ERA), un amendement constitutionnel visant à garantir l'égalité formelle des droits devant la loi sans distinction de sexe. Elle intervient devant les commissions du Sénat fédéral et plaide inlassablement auprès des parlements locaux des États fédérés. Cette bataille la confronte à une opposition conservatrice féroce, menée par la militante traditionaliste Phyllis Schlafly. En 1974, soucieuse de lier les luttes de genre aux combats syndicaux, elle participe à la mise en place de la Coalition of Labor Union Women, dont le but est d'intégrer les travailleuses dans les structures dirigeantes du syndicalisme étasunien.
En 1977, le président Jimmy Carter la nomme au sein du comité national d'organisation de la 1re Conférence nationale des femmes, qui se déroule à Houston en présence de près de 20 000 déléguées venues des 50 États et territoires. Durant plusieurs jours de délibérations intenses, elle œuvre en coulisses pour maintenir l'unité d'une coalition hétérogène rassemblant des militantes progressistes, des représentantes afro-étasuniennes, amérindiennes, chicanas et des représentantes des mouvements homosexuels. Le plan d'action national adopté à l'issue de cet événement historique consacre l'inscription définitive des revendications d'égalité salariale, de protection sociale de l'enfance et de respect des orientations sexuelles dans le débat parlementaire de la nation.
La décennie 1980 s'ouvre sur un durcissement du climat politique étasunien, caractérisé par l'élection de Ronald Reagan et l'échec de la ratification finale de l'amendement sur l'égalité des droits en 1982, faute de suffrages suffisants dans 3 États. Sans renoncer à ses combats, elle diversifie sa production textuelle. Elle rassemble ses chroniques et reportages de terrain dans un recueil d'essais majeur publié sous le titre "Outrageous Acts and Everyday Rebellions" (1983). Cet ouvrage analyse les liens entre le pouvoir économique et les violences genrées, tout en développant une réflexion ironique et lucide sur les codes sociaux de l'époque. En 1986, la publication de son étude biographique sur l'actrice Marilyn Monroe, "Marilyn: Norma Jean" (1986), cherche à réhabiliter la trajectoire tragique d'une femme broyée par l'industrie hollywoodienne et le voyeurisme médiatique.
Cette même année 1986, sa trajectoire personnelle est bouleversée par un diagnostic de cancer du sein. Elle subit une intervention chirurgicale conservatrice accompagnée d'une série de radiothérapies intensives. Cette épreuve corporelle l'amène à un ralentissement contraint de ses déplacements militants et inaugure une phase d'introspection psychologique approfondie. Confrontée à l'usure physique causée par 2 décennies d'agitation ininterrompue, elle consacre plusieurs années à l'étude des mécanismes de reconstruction identitaire. Ce travail aboutit à la publication de l'essai "Revolution from Within: A Book of Self-Esteem" (1992). Ce volume, qui connaît un large succès de librairie mais suscite des réserves chez certaines théoriciennes féministes jugeant le propos trop individualiste, défend la thèse selon laquelle l'estime de soi personnelle constitue un préalable indispensable à l'action politique collective subversive.
Au cours des années 1990, elle poursuit ses interventions publiques tout en faisant face à d'autres difficultés de santé, dont une névralgie faciale chronique diagnostiquée en 1994. En 1993, ses contributions majeures au progrès démocratique sont officiellement saluées par son intronisation au National Women's Hall of Fame. Dans ses écrits, comme dans le recueil "Moving Beyond Words" (1994), elle continue d'interroger la domination masculine, la division raciale du travail et les théories monétaires qui invisibilisent l'économie domestique. Sur le plan institutionnel, elle veille à la transmission des outils éditoriaux : en 2001, la gestion de Ms. Magazine est transférée à la Feminist Majority Foundation afin de garantir la pérennité financière et intellectuelle du titre, tout en conservant son rôle de conseillère éditoriale permanente.
À l'automne 2000, à l'âge de 66 ans, celle qui avait toujours rejeté le mariage civil traditionnel en raison de son historique d'aliénation juridique pour les épouses décide de formaliser une union légale. Elle épouse David Bale, un entrepreneur écologiste et militant associatif sud-africain, père de l'acteur Christian Bale. La cérémonie, célébrée selon des rites amérindiens au domicile de l'écrivaine Wilma Mankiller dans l'Oklahoma, permet notamment à Bale de régulariser son statut migratoire sur le sol fédéral. Le couple partage 3 années d'engagement commun jusqu'à la mort de David Bale en décembre 2003, emporté par un lymphome cérébral, période durant laquelle elle se met en retrait pour accompagner son mari dans la maladie.
En 2005, aux côtés des écrivaines et militantes Jane Fonda et Robin Morgan, elle fonde le Women's Media Center, une organisation basée à New York conçue pour former des expertes féminines, accroître leur visibilité médiatique et contrer la sous-représentation structurelle des femmes sur les plateaux de télévision, les stations de radio et les pages éditoriales des journaux d'information. Elle milite activement contre la traite des êtres humains, les mutilations génitales féminines à travers le monde et les conflits armés. Elle s'oppose avec virulence à l'invasion de l'Irak en 2003 et apporte son soutien continu à diverses initiatives internationales de réconciliation menées par des femmes dans des zones de guerre.
En novembre 2013, le président Barack Obama lui décerne à la Maison-Blanche la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute distinction civile attribuée à un citoyen étasunien, récompensant 5 décennies d'engagement civique et démocratique en faveur de l'émancipation collective. Deux années plus tard, en 2015, elle publie son autobiographie itinérante, "My Life on the Road" (2015), où elle revient sur son enfance nomade, ses apprentissages de voyageuse et les rencontres ordinaires qui ont façonné sa pensée politique à travers le monde.
En mai 2015, à l'âge de 81 ans, elle prend la tête d'une marche internationale pacifique de 30 femmes d'horizons variés pour traverser la zone démilitarisée séparant la Corée du Nord de la Corée du Sud, réclamant la signature d'un traité de paix permanent pour réunifier symboliquement les familles brisées. Toujours vigilante sur le terrain électoral étasunien, elle s'engage vigoureusement lors de la campagne présidentielle de 2016 en faveur de la candidature d'Hillary Clinton. Le 21 janvier 2017, au lendemain de l'investiture de Donald Trump, elle est l'une des oratrices principales de la Women's March à Washington, où elle prononce une allocution remarquée devant des centaines de milliers de personnes, appelant à la résistance civile non violente et à la protection des droits des minorités.
L'avènement du mouvement international de libération de la parole #MeToo à la fin des années 2010 est accueilli par l'essayiste comme une validation essentielle et tardive des luttes menées depuis les années 1970 contre l'impunité des violences sexistes. En mai 2021, elle reçoit le prestigieux prix Princesse des Asturies dans la catégorie communication et humanités, couronnant son statut d'icône internationale du féminisme pragmatique et humaniste. Lors de ses dernières années d'existence à New York, elle continue de conseiller de jeunes collectifs militants et d'apporter son patronage intellectuel à des programmes éducatifs luttant contre la précarité des femmes marginalisées.
Gloria Steinem est morte le mercredi 2 septembre 2026, à l'âge de 92 ans, à son domicile de New York (USA).