Biographie
Yves Schlirf, né à Uccle (province de Brabant) et mort le 12 septembre 2026, est un libraire, chroniqueur et éditeur belge. Yves Schlirf est principalement connu pour avoir fondé en 1997 les éditions Kana, devenant un pionnier incontournable de l'essor du manga en Europe francophone. Il a notamment marqué l'histoire de l'édition en important et en éditant des phénomènes générationnels majeurs comme "Naruto" (2002), "Détective Conan" (1997) et "Death Note" (2007). Homme fort de Dargaud Benelux dont il est devenu le directeur général adjoint, il a également accompagné de grands maîtres du dessin réaliste sur des séries à succès comme "XIII" (1984), "Murena" (1997) ou "Le Scorpion" (2000). À partir de 2009, il a orchestré avec succès la pérennité et le renouvellement patrimonial des Éditions Blake et Mortimer en supervisant leurs nouveaux albums. Enfin, son parcours avait débuté dès 1972 avec l'ouverture de SchlirfBook, l'une des premières librairies spécialisées de Belgique et un lieu précurseur dans la valorisation des planches originales.
Yves Schlirf naît un 15 avril au milieu des années 1950 à Uccle, dans l'agglomération bruxelloise en Belgique. Dès son adolescence, il développe un intérêt profond pour le graphisme, l'illustration et l'art séquentiel. Ne possédant pas de dispositions particulières pour le dessin ou pour l'écriture de scénarios, il choisit de s'investir dans la diffusion et la valorisation des œuvres des auteurs. Avec son ami Éric Coune, futur fondateur de la librairie The Skull, il s'investit très tôt dans l'organisation de rassemblements et de micro-festivals de bande dessinée dans la région bruxelloise.
En 1972, alors qu'il n'a pas encore 20 ans, il concrétise cette passion en ouvrant la librairie SchlirfBook, située chaussée d'Alsemberg à Uccle. L'établissement devient rapidement l'un des premiers commerces spécialisés dans le neuvième art en Belgique. Dans cette boutique, il ne se contente pas de vendre des albums grand public. Il conçoit son espace comme un lieu de rencontre entre les créateurs et les passionnés. Il y développe une activité intense d'édition d'objets dérivés, imprimant des sérigraphies, des portfolios et des ex-libris numérotés devenus recherchés par les collectionneurs. Il aménage également au sein de la boutique un espace d'exposition minuscule qu'il baptise la plus petite galerie du monde. À travers cet espace, il expose des planches originales d'auteurs reconnus et de jeunes talents. Dès 1984, il prolonge cette démarche de valorisation du dessin original en collaborant activement avec la galerie d'art Michel Wittamer, située avenue Louise à Bruxelles. Il conserve la direction de la librairie SchlirfBook pendant trois décennies, avant de céder son fonds de commerce en 2002.
Parallèlement à la gestion de sa boutique durant les années 1970, Yves Schlirf s'investit dans la presse bédéphile indépendante. Il assume le rôle de directeur artistique pour le fanzine "Tip-top" (1973), au sein duquel il mène de longs entretiens avec de grandes figures de la bande dessinée franco-belge telles que Berck, Christian Denayer, Maurice Tillieux, Bob de Groot et Turk.
À la fin de la décennie, il décide de passer formellement de la vente au détail à la publication. En 1979, il crée la structure Crocodile Édition. Sa première initiative consiste à recueillir en album broché noir et blanc des histoires courtes de Marc Wasterlain parues six ans plus tôt dans le journal "Tintin", sous le titre "Monsieur Bonhomme" (1979). En 1980, il poursuit l'aventure éditoriale avec le même auteur en publiant "La Planète des clowns" (1980). En 1981, il repère le travail d'André Geerts et publie son tout premier album personnel, "Gens de la lune" (1981). Toujours en quête d'éditions soignées à tirage limité, il monte diverses opérations éditoriales sous différents labels éphémères. Il coordonne ainsi la parution de "Les Carnets volés du Major" (1983) de Mœbius et Thierry Smolderen, du tirage spécial de "Le Mystère d'Urbicande" (1985) de François Schuiten et Benoît Peeters, des célèbres entretiens de Numa Sadoul "Et Franquin créa la gaffe" (1986), puis de l'ouvrage "Images de Chine" (1986) consacré à Milton Caniff par Thierry Smolderen. En 1986 également, il cosigne un ouvrage de référence professionnelle, "Argus des planches originales de bandes dessinées : 1re édition 1986-1987" (1986), coédité avec la Chambre belge des experts en bande dessinée.
Son acuité éditoriale et sa connaissance intime du patrimoine graphique attirent l'attention des éditeurs historiques. Au début des années 1980, Alain De Kuyssche, alors rédacteur en chef de l'hebdomadaire "Spirou", lui ouvre les pages du magazine. De 1980 à 1982, Schlirf signe plusieurs articles de fond et rubriques d'actualité. Il conçoit des dossiers thématiques, notamment sur Raymond Macherot, Will, Arthur Piroton ou le duo Bosse et Darasse. Entre 1980 et 1981, il anime sa propre chronique régulière intitulée la "Schlirfographie", consacrée à la bibliographie et aux raretés de la bande dessinée.
En 1987, Jean Van Hamme, qui vient de prendre la direction générale des éditions Dupuis, propose à Yves Schlirf d'intégrer le service de promotion de la maison de Marcinelle. Schlirf accepte, mais lorsque Van Hamme quitte ses fonctions peu de temps après, il choisit également de partir. Il rejoint alors temporairement Jacques Glénat, opérant comme conseiller et prospecteur éditorial non officiel en Belgique. En 1989, il est nommé rédacteur en chef-adjoint de la revue critique "Les Cahiers de la bande dessinée", épaulant Numa Sadoul. Constatant l'absence de réels débouchés pour le développement d'une structure locale autonome sous la bannière Glénat à Bruxelles, il met un terme à cette collaboration.
À l'orée des années 1990, Jocelyne Nubourg, attachée de presse des éditions Dargaud, lui propose de rejoindre la filiale belge du groupe en qualité de directeur littéraire. Sa mission initiale consiste à accompagner les auteurs maison et à superviser les séries existantes. Très vite, son influence grandit au sein de l'entreprise. Il accède au poste de directeur éditorial de Dargaud Benelux. Dans ce cadre, il gère un catalogue prestigieux et entretient des relations professionnelles et amicales étroites avec de grands noms du dessin réaliste et d'aventure. Il accompagne la production d'artistes tels que Philippe Delaby sur la série "Murena" (1997), Enrico Marini sur "Le Scorpion" (2000), Philippe Berthet, Ralph Meyer, ainsi que William Vance, le dessinateur de "XIII" (1984), pour lequel il écrira plus tard la préface de la grande "Monographie William Vance" (2023).
Au milieu des années 1990, attentif aux bouleversements de la scène internationale de la narration dessinée et au dynamisme de la jeunesse, Yves Schlirf prend conscience de l'émergence incontournable de la bande dessinée japonaise. Alors que le manga est encore fréquemment déprécié ou cantonné à un marché de niche souvent mal traduit, il convainc les dirigeants du groupe Média-Participations de créer une structure dédiée, capable d'offrir des traductions rigoureuses et une ligne éditoriale cohérente. En 1997, il fonde les éditions Kana.
Sous son impulsion, Kana s'impose en quelques années comme un acteur central de l'édition en langue française. Il importe des œuvres qui marquent plusieurs générations de lecteurs. Le premier grand tournant survient avec l'acquisition de séries à succès destinées à un public adolescent, à commencer par "Détective Conan" (1997) de Gosho Aoyama, "Yu-Gi-Oh!" (1999) de Kazuki Takahashi, puis surtout "Naruto" (2002) de Masashi Kishimoto. La parution de cette dernière série engendre un phénomène commercial et culturel inédit en France et en Belgique, transformant durablement le paysage de la librairie francophone.
Soucieux de ne pas enfermer le manga dans un seul registre commercial, Yves Schlirf veille à diversifier le catalogue de Kana. Dès mars 2004, il inaugure la collection "Made in Japan", conçue pour faire découvrir des œuvres de facture plus littéraire ou graphique. Cette démarche permet d'introduire auprès d'un lectorat exigeant des titres majeurs tels que "Le Sommet des dieux" (2004) de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura, ou encore "Number Five" (2004) de Taiyō Matsumoto. Il enrichit ensuite le fonds avec des séries singulières comme "Death Note" (2007) de Tsugumi Ōba et Takeshi Obata. En 2007, les choix éditoriaux d'Yves Schlirf portent leurs fruits de manière éclatante : sous sa double casquette de directeur de Kana et de Dargaud Benelux, il est responsable de la publication de 16 des 50 meilleures ventes absolues de bandes dessinées de l'année sur le territoire francophone.
Simultanément à l'expansion de Kana, Yves Schlirf consolide son rôle au sein du patrimoine classique de la bande dessinée francophone. En 2009, il se voit confier la direction éditoriale des Éditions Blake et Mortimer. Il prend en main la destinée des célèbres personnages créés par Edgar P. Jacobs, organisant la rotation des équipes d'auteurs pour assurer la régularité et la rigueur narrative des nouvelles aventures. C'est sous sa direction que sont orchestrés des projets d'envergure tels que "Le Serment des cinq Lords" (2012) par Yves Sente et André Juillard, ou encore "Le Dernier Pharaon" (2019), relecture d'auteur confiée à François Schuiten, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et Laurent Durieux. Il veille scrupuleusement au respect de la ligne claire tout en autorisant des respirations graphiques hors série.
En mars 2018, la direction de Média-Participations confirme son statut stratégique en le nommant directeur général adjoint de Dargaud pour la Belgique. À ce poste, il continue de gérer la politique éditoriale globale de la filiale belge, présidant aux destinées conjointes de la création contemporaine franco-belge, des rééditions patrimoniales et du secteur manga. Interlocuteur respecté des éditeurs japonais comme des créateurs européens, il défend constamment l'idée que le manga et la bande dessinée européenne ne s'opposent pas mais se complètent en stimulant les habitudes de lecture. Il favorise d'ailleurs l'émergence de projets hybrides, à l'image des adaptations ou des créations originales européennes au format manga soutenues par Kana au fil des années 2010 et 2020.
Tout au long de sa carrière, Yves Schlirf intervient régulièrement dans les médias spécialisés, les festivals et les colloques professionnels pour analyser les mutations du marché de l'édition. Réputé pour sa vision industrielle précise couplée à un attachement viscéral aux auteurs et à l'objet imprimé, il œuvre pendant plus de 5 décennies dans les coulisses de la création.
Yves Schlirf est mort le 12 septembre 2026, à l'âge de 71 ans. Sa disparition, annoncée publiquement le 13 septembre 2026 par les maisons Dargaud et Kana, suscite de nombreux hommages au sein de la profession, saluant le rôle déterminant qu'il a joué dans la reconnaissance du patrimoine graphique original, la modernisation des grands classiques franco-belges et l'acclimatation durable du manga au sein du monde francophone.