Biographie
Boualem Dahmani, dit Tony Gatlif, né le 10 septembre 1948 à Alger et mort le 2 septembre 2026 à Arles, est un réalisateur, scénariste, compositeur, acteur et producteur français. Tony Gatlif est célèbre pour avoir documenté avec réalisme et dignité les cultures tsiganes, manouches et roms tout au long de sa filmographie. Son long métrage "Gadjo dilo" (1997) a marqué le grand public international et lui a valu une reconnaissance majeure en France. Il est également reconnu pour l'importance centrale accordée à la musique, composant lui-même la majorité de ses bandes originales récompensées par 2 César. Sa mise en scène sensorielle et énergique a été saluée par la critique mondiale, notamment lors de l'obtention du Prix de la mise en scène au Festival de Cannes pour "Exils" (2004). Enfin, son œuvre est saluée pour son engagement politique en faveur de la mémoire des persécutions nomades, concrétisé par le film historique "Liberté" (2010).
Boualem Michel Dahmani, connu sous le pseudonyme de Tony Gatlif, naît le 10 septembre 1948 à Alger, dans le quartier populaire de Bab El-Oued. Il grandit au sein d'une famille modeste, issu d'un père kabyle et d'une mère gitane. Cette double appartenance culturelle, marquée dès l'origine par la pluralité des mémoires et des traditions orales, constitue le socle fondamental de son identité et de son regard sur le monde. Son enfance algéroise se déroule dans le contexte tendu de la fin de l'époque coloniale et des débuts de la guerre d'Algérie. Les tensions quotidiennes, la pauvreté et les bouleversements politiques rendent son quotidien instable. En 1960, âgé de 12 ans, il quitte l'Algérie pour la France dans des conditions particulièrement précaires, sans ressources et sans repères familiaux stables sur le territoire métropolitain. Lors d'un contrôle d'identité, afin de dissimuler son statut et d'éviter un renvoi forcé en Algérie, il choisit d'emprunter son nom d'usage au parc Gatlif, un espace vert situé sur les hauteurs d'Alger, devenant ainsi Tony Gatlif.
Les premières années passées en France sont marquées par une grande marginalité. Livré à lui-même dans les rues de Paris, il connaît l'errance, les petits délits de subsistance et les nuits sans abri. Cette situation de rupture sociale conduit à son placement dans plusieurs maisons de redressement pour mineurs. C'est finalement une décision de justice qui infléchit sa trajectoire en l'envoyant en Camargue. Ce séjour dans le Sud de la France constitue une étape charnière. Il y découvre un territoire où la présence gitane est forte et où il se sent accueilli sans préjugés, ce qui lui permet de s'apaiser et de renouer avec une forme de dignité. En 1966, de retour à Paris, il assiste à une représentation théâtrale de l'acteur Michel Simon. Profondément bouleversé par la prestation du comédien, le jeune homme se rend dans sa loge à l'issue de la pièce. Michel Simon l'écoute, perçoit sa détresse ainsi que sa sensibilité brute, et décide de lui apporter un soutien déterminant. Il lui rédige une lettre de recommandation et lui ouvre l'accès à des cours d'art dramatique, dispensés notamment par l'actrice et pédagogue Tania Balachova.
Tony Gatlif commence alors sa formation théâtrale à la fin des années 1960. Il découvre les textes dramatiques classiques et contemporains, et apprend le travail d'acteur. En 1972, il monte sur les planches au Théâtre national populaire de Chaillot sous la direction de Claude Régy dans la pièce Sauvés (1972) d'Edward Bond. La même année, il fait ses premières apparitions à la télévision dans le feuilleton Les Boussardel (1972) réalisé par René Lucot. Malgré ces premières expériences devant la caméra et sur scène, il développe rapidement le désir de concevoir ses propres récits. En 1973, il réalise son premier court métrage, Max l'indien (1973), suivi d'expériences comme scénariste et comédien, notamment dans le long métrage La Rage au poing (1975) d'Éric Le Hung et dans L'Agression (1975) de Gérard Pirès.
En 1975, il franchit le pas de la mise en scène de long métrage avec La Tête en ruine (1975), une œuvre sombre inspirée de ses années de délinquance juvénile et d'enfermement, qu'il produit avec des moyens très limités. Le film peine à trouver son public en salles, mais confirme sa volonté d'utiliser le cinéma comme exutoire et témoignage social. Il enchaîne en 1978 avec La Terre au ventre (1978), un film qui aborde de front la guerre d'Algérie à travers le prisme d'une famille déchirée par les événements, traitant ainsi de ses propres blessures d'enfance liées au déracinement. Parallèlement, il continue de jouer au théâtre, comme dans Lady Strass (1977) d'Eduardo Manet, mis en scène par Roger Blin au Théâtre de Poche-Montparnasse.
Au début des années 1980, le cinéaste recentre son travail autour d'une thématique qui deviendra le cœur de son œuvre : la vie, les errances, les discriminations et les richesses culturelles des populations roms et tsiganes à travers l'Europe. En 1981, il réalise le court métrage Canta gitano (1981), qui lui vaut une nomination au César du meilleur court métrage de fiction en 1983. L'année 1982 voit la sortie de Corre, gitano (1982), coréalisé avec Nicolás Astiarraga. Il s'investit également sur le plan associatif en cofondant en 1983 l'association Initiatives tsiganes aux côtés de Sandra Jayat et Gérard Gartner, structure qui organise en mai 1985 la Première mondiale d'art tzigane à la Conciergerie de Paris.
C'est en 1983 qu'il signe son premier film marquant avec Les Princes (1983). Tourné dans une cité de transit de la banlieue parisienne, ce long métrage décrit sans concession ni misérabilisme le quotidien difficile d'une famille de Gitans sédentarisés de force, confrontée au racisme ordinaire, au chômage et à la perte de ses repères traditionnels. Tony Gatlif y interprète lui-même l'un des rôles principaux. Le film est salué par la critique pour son réalisme rugueux et son absence d'idéalisation folklorique. Fort de cette reconnaissance, il réalise Rue du départ (1985), un drame urbain centré sur une adolescente en rupture de ban, puis Pleure pas my love (1989), comédie dramatique douce-amère, et Gaspard et Robinson (1990), histoire d'amitié et de solidarité ouvrière portée par Gérard Darmon et Vincent Lindon.
Au début des années 1990, Tony Gatlif décide de documenter les origines géographiques et l'épopée musicale du peuple rom. Ce projet d'envergure internationale aboutit en 1993 à la sortie de Latcho Drom (1993). Conçu comme un voyage poétique et quasi sans dialogues parlés, le long métrage retrace la migration historique des Tsiganes, depuis les déserts du Rajasthan en Inde jusqu'à l'Espagne, en passant par l'Égypte, la Turquie, la Roumanie, la Hongrie et la France. La musique et les chants y sont les seuls conducteurs narratifs, illustrant l'évolution des sonorités selon les territoires traversés. Présenté au Festival de Cannes dans la section Un certain regard, le film y remporte le prix Un certain regard en 1993, apportant à son auteur une notoriété internationale immédiate. Gatlif poursuit dans cette veine humaniste avec Mondo (1995), une adaptation de la nouvelle de J.M.G. Le Clézio mettant en scène un enfant vagabond à Nice.
L'année 1997 marque un sommet critique et populaire dans sa filmographie avec Gadjo dilo (1997). Tourné dans un village isolé de Roumanie avec des acteurs non professionnels et des musiciens locaux, le film met en scène un jeune homme parisien, interprété par Romain Duris, parti à la recherche d'une chanteuse rom inconnue dont il ne possède qu'un enregistrement sur cassette légué par son père. Sur place, il rencontre Izidor, un vieux musicien tsigane, et tombe amoureux de Sabina, incarnée par Rona Hartner. Le long métrage remporte le Léopard d'argent au Festival international du film de Locarno en 1997 et attire un large public dans les salles. Sa bande originale, composée par Tony Gatlif et interprétée par les musiciens du film, est récompensée en 1999 par le César de la meilleure musique originale. La même année, l'association Initiatives Tsiganes lui décerne le prix Romanès pour l'ensemble de son travail.
En 1999, il sort Je suis né d'une cigogne (1999), une fable libertaire et anarchiste mettant à nouveau en scène Romain Duris et Rona Hartner, aux côtés de Sami Bouajila. Le cinéaste s'intéresse ensuite à l'Andalousie et à l'art du flamenco avec Vengo (2000), long métrage musical dont il est également le producteur. Porté par le danseur Antonio Canales, le film explore les thèmes de l'honneur familial, de la tragédie et de la transcendance par le chant et la danse dans le sud de l'Espagne. La bande-son vaut à Tony Gatlif son 2e César de la meilleure musique originale en 2001, ainsi que l'Étoile d'or du compositeur de musique de film. Il produit la même année Comme un avion (2001) de Marie-France Pisier, puis réalise Swing (2001), tourné en Alsace. Ce film initiatique raconte l'amitié entre un jeune garçon passionné par la guitare manouche et une jeune fille tsigane, offrant un rôle majeur au grand guitariste Mandino Reinhardt et au jeune prodige Tchavolo Schmitt.
En 2004, Tony Gatlif réalise un retour physique et cinématographique vers son pays natal avec Exils (2004). Romain Duris et Lubna Azabal y incarnent deux jeunes gens qui décident de quitter Paris pour rejoindre Alger par la route et la mer, traversant l'Espagne et le Maroc au rythme des rencontres musicales, du flamenco au soufisme. Ce road-movie sensoriel aborde la question du retour aux racines, de la mémoire de l'exil et de la quête identitaire des descendants de migrants. Sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes 2004, Exils permet à Tony Gatlif de remporter le prestigieux Prix de la mise en scène. La même année, il participe au projet collectif Visions of Europe avec le court métrage Paris by Night (2004).
En 2006, il clôture le Festival de Cannes avec Transylvania (2006), drame romanesque et incandescent se déroulant dans les paysages hivernaux de la Roumanie, interprété par Asia Argento et Birol Ünel. Une nouvelle fois, les scènes de transes musicales et les rites païens structurent la narration. Parallèlement à ses activités cinématographiques, Gatlif s'essaie à la réalisation de clips musicaux pour divers artistes, illustrant des morceaux de Blankass avec Pas des chiens en 1999, de Stephan Eicher avec Rendez-Vous en 2007, de Hindi Zahra avec Beautiful Tango en 2010 ou encore du collectif Circus avec Sur un fil en 2012.
Son engagement politique et mémoriel prend un tournant historique avec Liberté (2010). Dans ce film, il brise le silence entourant le sort des Roms en France durant la Seconde Guerre mondiale, victimes de l'internement dans des camps sous le régime de Vichy avec la complicité des autorités locales. Interprété par Marc Lavoine, Marie-Josée Croze et James Thiérrée, Liberté s'appuie sur des recherches historiques rigoureuses et reconstitue l'histoire vraie de Tsiganes sédentarisés de force puis persécutés. Le cinéaste accompagne la sortie du film par la publication d'un ouvrage documentaire et historique coécrit avec Éric Kannay, intitulé Liberté (2010) et paru aux éditions Perrin. Le film est nommé pour le César de la meilleure musique originale en 2011, et Gatlif reçoit cette même année le Prix Henri-Langlois pour l'ensemble de son engagement humaniste.
Sensible aux bouleversements sociaux contemporains consécutifs à la crise financière de 2008, Tony Gatlif s'inspire de l'essai de Stéphane Hessel pour réaliser Indignados (2012). Ce documentaire-fiction suit une jeune clandestine africaine traversant l'Europe au cœur des manifestations populaires, de la Puerta del Sol à Madrid aux campements d'Occupy Wall Street, captant l'atmosphère de révolte d'une jeunesse précarisée. En 2014, il tourne Geronimo (2014), un drame urbain stylisé se déroulant dans le sud de la France, où une éducatrice tente d'éviter un engrenage meurtrier entre des jeunes d'origine maghrébine et une famille gitane après la fuite d'une mariée promise. Le film est présenté en séance spéciale au Festival de Cannes 2014 et concourt au Festival de Locarno. Cette même année, le Festival international de cinéma Entrevues de Belfort consacre une grande rétrospective à l'ensemble de sa carrière de réalisateur.
En 2015, le cinéaste est nommé chevalier de la Légion d'honneur par la ministre de la Culture Fleur Pellerin. Il reçoit également le prix d'honneur du Festival du film et des droits humains de Saint-Sébastien. Toujours attiré par la Méditerranée, il réalise Djam (2017), un voyage initiatique entre la Grèce et la Turquie centré sur le rebétiko, une musique populaire née des échanges et des exils entre Grecs et Turcs d'Asie Mineure au début du 20e siècle. Daphné Patakia y joue une jeune femme pleine de vitalité chargée d'aller chercher une pièce mécanique à Istanbul, croisant la route d'une bénévole humanitaire française confrontée à la crise des réfugiés sur l'île de Lesbos. La bande originale du film reçoit le Coup de cœur Musiques du Monde de l'Académie Charles-Cros en 2018.
Au début des années 2020, Tony Gatlif poursuit son travail de création avec une énergie intacte. En 2021 sort Tom Medina (2021), présenté dans la section Cannes Première au Festival de Cannes. Ce long métrage, largement autobiographique, raconte l'arrivée d'un jeune homme placé en liberté surveillée en Camargue auprès d'un éleveur de taureaux bienveillant, rejouant les propres années salvatrices du cinéaste dans les marais provençaux. En 2022, le 40e Festival Cinéma d'Alès lui décerne le Prix Itinérances pour saluer la cohérence et la liberté de son parcours artistique. En 2025, il achève la réalisation de son long métrage Ange (2025), continuant de creuser les thèmes de la marge, des rencontres fortuites et de la vitalité des exclus.
Durant l'été 2026, alors qu'il est installé à Arles et qu'il s'attelle à l'écriture et à la préparation d'un nouveau projet de film historique, il est confronté à une dégradation soudaine de son état de santé.
Boualem Dahmani est mort le mercredi 2 septembre 2026, à l'âge de 77 ans, à Arles (France). L'annonce de sa disparition, relayée par sa famille à la presse le 4 septembre 2026, suscite une vive émotion au sein du milieu cinématographique international et parmi les communautés tsiganes dont il a été, durant plus de 50 ans de carrière, l'un des témoins et des défenseurs les plus constants.